INTERNATIONAL #001 • JAPON • SANITAIRE & MÉDICO-SOCIAL • 03.09.2026
Quand boire devient un enjeu de santé
Un verre d’eau.
Difficile d’imaginer geste plus simple dans un EHPAD : remplir un verre, l’apporter à un résident, l’encourager à boire, vérifier qu’il l’a effectivement bu et, lorsque la situation le nécessite, tracer sa consommation. Et pourtant, derrière ce verre d’eau se cache un véritable enjeu de santé.
Avec l’âge, la sensation de soif diminue. Les capacités de régulation de l’organisme évoluent, certaines pathologies et certains médicaments augmentent les risques et la perte d’autonomie peut rendre plus difficile le simple fait d’aller chercher et de boire un verre d’eau.
Les épisodes de chaleur nous le rappellent régulièrement. Durant l’été 2025, Santé publique France a enregistré plus de 24 000 recours aux soins d’urgence associés à son indicateur « iCanicule », qui regroupe notamment hyperthermies, déshydratations et hyponatrémies. 53 % des passages aux urgences concernaient des personnes âgées de 75 ans et plus.
Derrière ces chiffres se cache pourtant un processus extrêmement quotidien. En établissement comme à domicile, il faut proposer à boire, stimuler, observer, mesurer lorsque cela devient nécessaire et tracer l’information. Un ensemble de petits gestes, répétés plusieurs fois par jour pour des dizaines de personnes.
Mais imaginons maintenant autre chose.
Nous sommes en 2030. Bonjour Mme Dupont.
Il est 10 h 17. Un petit robot autonome arrive dans la chambre de Mme Dupont.
— Bonjour Mme Dupont. C’est l’heure de boire un petit peu.
Il lui apporte son verre. Mme Dupont boit. Le verre mesure automatiquement la quantité réellement consommée. L’information est enregistrée. Le robot poursuit sa tournée. Rien de spectaculaire. Mais pendant ces quelques secondes, sa caméra a également observé Mme Dupont : son visage, sa posture, ses mouvements, sa façon de se lever ou de saisir son verre.
L’intelligence artificielle ne compare pas Mme Dupont à une « personne âgée moyenne ». Elle compare Mme Dupont… à Mme Dupont.
Depuis plusieurs semaines, elle connaît certaines de ses habitudes. Elle peut croiser les quantités bues, l’activité, la fréquence de certains déplacements et, demain peut-être, certaines constantes obtenues sans contact ou les informations provenant d’autres capteurs.
Ce matin, plusieurs paramètres évoluent simultanément. L’intelligence artificielle ne pose pas de diagnostic de déshydratation. Nous en sommes encore loin. Elle signale simplement :
« Évolution inhabituelle de plusieurs paramètres depuis 48 heures. Vérification humaine recommandée. »
L’aide-soignante reçoit l’alerte. C’est elle qui va voir Mme Dupont, lui parler, l’observer et chercher à comprendre.
Science-fiction ? En 2030, probablement beaucoup moins qu’on pourrait le penser.
Direction le Japon : quand la technologie entre dans le Long-Term Care
Le Japon constitue un terrain particulièrement intéressant pour observer ce futur possible.
Le pays est confronté depuis longtemps au vieillissement de sa population et à la nécessité d’organiser l’accompagnement d’un nombre croissant de personnes âgées avec une population active qui diminue. Depuis 2012, les pouvoirs publics japonais ont ainsi identifié des domaines prioritaires pour développer les technologies appliquées au long-term care.
L’expression mérite une petite parenthèse. Le long-term care ne correspond pas exactement à nos ESSMS. Il désigne plus largement les soins, aides et accompagnements nécessaires dans la durée aux personnes dont l’autonomie est réduite, à domicile comme en établissement. Pour un Fluxien français, nous sommes donc principalement dans l’univers de l’autonomie, des EHPAD, du domicile et d’une partie du handicap.
Depuis avril 2025, le programme japonais comprend 9 domaines et 16 catégories : aide au transfert, toilettes, surveillance et communication en établissement et à domicile, bain, soutien aux professionnels, mais également aide à l’alimentation et gestion nutritionnelle, exercice fonctionnel ou accompagnement des personnes vivant avec une démence.
L’objectif affiché par les autorités japonaises est intéressant : améliorer la qualité de l’accompagnement, soutenir l’autonomie et réduire la charge pesant sur les professionnels. Les robots japonais ne doivent donc pas seulement être imaginés comme des humanoïdes destinés à distraire ou tenir compagnie aux personnes âgées. La technologie entre progressivement dans les processus de travail.
Transporter un objet. Aider au déplacement ou au transfert. Surveiller certains événements. Faciliter la communication. Soutenir certaines tâches des professionnels. Des recherches ont également étudié l’utilisation de robots pour apporter des médicaments aux résidents.
Mais ces expérimentations montrent immédiatement leurs limites. Apporter un verre ne signifie pas faire boire. Apporter un médicament ne signifie pas garantir qu’il a été correctement pris. Un résident peut avoir besoin d’aide pour ouvrir son médicament, comprendre la consigne ou simplement accepter de le prendre. Et une caméra associée à une intelligence artificielle ne permet pas aujourd’hui de conclure automatiquement qu’une personne est déshydratée.
Le robot sait transporter. Le capteur sait mesurer. Le logiciel sait enregistrer. L’intelligence artificielle devient capable de repérer des évolutions. Mais comprendre pourquoi Mme Dupont refuse soudainement de boire reste une tout autre histoire. C’est précisément cette frontière entre ce que peut faire la machine et ce que doit apporter l’humain qui rend l’expérience japonaise intéressante.
Et en France, comment accompagnons-nous aujourd’hui Mme Dupont ?
Revenons dans un EHPAD français.
La prévention de la déshydratation repose d’abord sur les professionnels et leur capacité d’observation. La personne âgée est encouragée à boire régulièrement, sans attendre nécessairement la sensation de soif. Les boissons sont proposées à différents moments de la journée et les apports hydriques peuvent également provenir de l’alimentation : fruits, légumes, compotes, yaourts, soupes…
Lorsque boire devient plus difficile, l’accompagnement est adapté à la situation. Les professionnels peuvent adapter la présentation, la nature ou, lorsque la situation le nécessite, la texture des boissons. Car surveiller l’hydratation ne consiste pas seulement à compter des verres.
Les recommandations françaises insistent sur l’observation de la personne et de ses changements : attitudes, gestes, paroles, comportement, alimentation, hydratation, évolution du poids… Lorsque le risque augmente, la surveillance se renforce. Les quantités proposées ou consommées peuvent être tracées. Les professionnels se transmettent l’information. L’aide-soignant observe au quotidien, l’infirmier évalue et le médecin coordonnateur ou le médecin traitant peut être sollicité lorsque l’évolution de l’état de la personne le nécessite.
Lors des épisodes de forte chaleur, cette organisation devient encore plus visible : distribution régulière de boissons, adaptation des menus, vigilance accrue envers les personnes les plus fragiles et organisation spécifique des équipes. Finalement, notre prise en charge pourrait presque se résumer à une chaîne :

Et derrière chacun de ces verbes se trouve aujourd’hui essentiellement… un humain. Il faut apporter le verre, encourager Mme Dupont, observer ce qu’elle boit, évaluer si nécessaire la quantité consommée, tracer puis transmettre l’information et repérer, au milieu de toutes les données recueillies pendant la journée, celles qui méritent notre attention.
Ce modèle possède une immense qualité : derrière le verre se trouve une personne capable de connaître Mme Dupont et de comprendre qu’un comportement inhabituel mérite peut-être davantage d’attention. Mais il possède également une faiblesse : il consomme du temps humain. Du temps d’aide-soignant, d’ASH lorsqu’il participe à ces gestes quotidiens et au repérage, du temps infirmier et parfois du temps médical. Or ce temps devient l’une des ressources les plus rares de nos organisations.
Les difficultés de recrutement, les postes vacants, l’absentéisme et les tensions sur certaines professions compliquent déjà l’organisation des établissements et services. À domicile, quelques minutes supplémentaires chez une personne peuvent décaler toute une tournée. À cette tension humaine s’ajoute une tension financière qui laisse peu de possibilités pour simplement répondre au problème par : « ajoutons davantage de professionnels ».
C’est dans ce contexte que le petit robot japonais devient finalement beaucoup moins anecdotique.
Le regard des Fluxiens
Commençons par une évidence.
Nous ne voulons pas remplacer la relation humaine par une relation avec une machine.
Mais cette affirmation ne peut probablement plus suffire à clore le débat. Parce que, dans de nombreux établissements et services, les professionnels que nous craignons de voir remplacés par des robots… nous n’arrivons déjà pas toujours à les recruter.
La question pourrait donc être posée autrement : que voulons-nous absolument continuer à faire avec du temps humain ?
Avons-nous besoin d’un aide-soignant pour transporter chaque verre d’eau ? D’un professionnel pour mesurer puis saisir manuellement chaque consommation ? D’une IDE pour rechercher certaines informations au milieu des transmissions ? Ou pouvons-nous confier une partie de ces tâches à la technologie pour conserver l’humain là où il possède le plus de valeur ?
Imaginons la chaîne autrement.

Et le professionnel retrouve Mme Dupont. Il lui parle. Il observe. Il interprète. Il décide.
Dans cette perspective, robotiser ne signifie plus nécessairement remplacer un professionnel par une machine. Cela peut signifier déplacer du temps professionnel depuis le transport, la mesure ou la saisie vers l’observation, la relation et la décision.
L’équation économique mérite alors elle aussi d’être regardée autrement. Bien sûr, la première question sera : « Combien coûte le robot ? » Mais pourquoi ne pas lui en ajouter trois autres ? Combien de temps professionnel rend-il disponible ? Quelle traçabilité sécurise-t-il ? Quelle situation permet-il éventuellement de repérer plus tôt ?
Dans un EHPAD, une alerte pourrait être adressée à l’équipe. Dans un service à domicile, elle pourrait compléter les observations réalisées lors des interventions. Et, dans un système d’information suffisamment sécurisé et organisé, certaines alertes pertinentes pourraient contribuer à informer le médecin traitant. À domicile, la question pourrait même dépasser les seuls ESSMS. Certaines personnes âgées ou leurs familles pourraient demain choisir de financer directement des dispositifs de surveillance et d’assistance pour prolonger une vie autonome. Mais cette perspective ouvre immédiatement une autre boîte.
Une caméra dans la chambre de Mme Dupont ? Une intelligence artificielle qui apprend ses habitudes ? Un système qui observe son visage, sa démarche ou ses déplacements ? Des données transmises à d’autres professionnels ? La technologie pourrait progresser plus rapidement que notre capacité collective à accepter son utilisation.
Qui possède les données ? Mme Dupont peut-elle refuser ? Comment recueillir le consentement d’une personne présentant des troubles cognitifs ? Qui devient responsable lorsqu’une alerte n’est pas déclenchée ? Et quelle place conserver au jugement professionnel lorsqu’une machine indique qu’une situation est « normale » ?
Les obstacles les plus complexes ne seront donc peut-être finalement ni technologiques, ni même financiers. Ils seront aussi éthiques, professionnels et culturels. Nos valeurs, notre conception de l’accompagnement, notre rapport à l’intimité et probablement nos peurs détermineront largement la place que nous accepterons de donner à ces technologies. Et c’est plutôt rassurant : une innovation qui entre aussi profondément dans la vie d’une personne mérite autre chose qu’une simple démonstration technologique.
Et pendant que nous regardons le Japon… en France
Soyons tout de même un peu chauvins. Certaines briques de notre Mme Dupont de 2030 existent déjà en France.
Auxivia, désormais intégré à Telegrafik, a développé un verre connecté destiné notamment aux établissements accueillant des personnes âgées. Il permet d’automatiser le suivi des consommations hydriques et leur traçabilité.
KOMPAÏ Robotics, entreprise française implantée à Anglet, développe des robots mobiles destinés notamment aux établissements de santé et aux EHPAD, autour de différents usages d’assistance et de service.
Blue Frog Robotics développe en France BUDDY, un robot compagnon dont certains usages concernent les personnes âgées à domicile ou en établissement : lien social, téléprésence, stimulation, rappels ou sécurité.
Et autour de nous, l’Europe expérimente également la robotique sociale, l’assistance à domicile, les capteurs et la détection d’événements.
Aucun de ces dispositifs n’est exactement notre robot de 2030. Mais les pièces du puzzle apparaissent : le verre connecté existe, le robot mobile existe, les capteurs existent, l’intelligence artificielle existe et les systèmes d’alerte existent.
Ce qui reste à construire, c’est leur assemblage autour d’un usage réellement utile, fiable, acceptable, sécurisé et économiquement soutenable. Le Japon ne nous montre pas la solution. Il nous montre une différenciation possible parmi beaucoup d’autres.
Nous pouvons décider que certaines tâches doivent rester humaines, en automatiser d’autres, considérer que certaines technologies vont trop loin et que d’autres méritent d’être expérimentées. Mais avant de choisir, encore faut-il accepter de regarder ce qu’elles pourraient changer. Parce qu’au fond, le sujet n’est peut-être pas de savoir si un robot peut apporter un verre d’eau à Mme Dupont. Le véritable sujet est de savoir ce que nous voulons faire du temps humain qu’il pourrait nous rendre.
Regarder ailleurs pour questionner ici.
Sources & pour aller plus loin
Déshydratation et accompagnement en France
- Santé publique France — bilans « Chaleur et santé » et données relatives aux recours aux soins pour hyperthermie, déshydratation et hyponatrémie.
- Haute Autorité de Santé — recommandations et fiches repères relatives au repérage des risques de perte d’autonomie en EHPAD, à la nutrition et à la déshydratation.
- Portail national d’information pour les personnes âgées — recommandations de prévention de la déshydratation lors des fortes chaleurs.
- Ministère chargé de la Santé — Guide Plan bleu en EHPAD — recommandations relatives à l’organisation des EHPAD en période de fortes chaleurs et au Plan bleu.
Japon et Long-Term Care
- Ministry of Economy, Trade and Industry (METI), Japon — politique relative au développement et à la diffusion des technologies de long-term care ; révision des domaines prioritaires applicable depuis avril 2025.
- BMC Health Services Research — adoption des robots dans les établissements japonais de long-term care — travaux scientifiques consacrés à l’utilisation et à l’adoption des robots dans les établissements japonais de long-term care.
Technologies et innovations
- Commission européenne — projet KSERA — recherche européenne sur la robotique d’assistance, les capteurs et les technologies favorisant l’autonomie.
- Auxivia / Telegrafik — dispositif connecté de suivi de l’hydratation.
- Université de Lille / CHU de Lille / Inserm — étude scientifique du verre connecté — intégration d’un verre connecté pour le suivi de l’hydratation en établissement.
- KOMPAÏ Robotics — robotique mobile appliquée notamment aux établissements sanitaires et médico-sociaux.
- Blue Frog Robotics — BUDDY — robot compagnon et usages auprès des personnes âgées.
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