INTERNATIONAL #002 · PAYS-BAS · SANITAIRE & MÉDICO-SOCIAL • 10.09.2026
Une porte qui s’ouvre sur un lieu de vie
Une porte.
Dans un établissement accueillant des personnes âgées présentant des troubles cognitifs, elle est rarement tout à fait anodine. Elle peut protéger. Empêcher une sortie inopinée. Séparer une unité protégée du reste de l’établissement. Elle peut nécessiter un badge, un digicode ou l’intervention d’un professionnel. Mais une porte peut aussi faire exactement l’inverse. Elle peut s’ouvrir. Sur un salon, une terrasse, un jardin, une rue intérieure. Elle peut donner envie de marcher, de rencontrer quelqu’un, de s’arrêter quelque part ou simplement de choisir où aller.
Derrière cette différence presque insignifiante se cache une question beaucoup plus importante : quelle part de l’autonomie d’une personne dépend réellement de ses capacités, et quelle part dépend de l’environnement que nous avons construit autour d’elle ?
La question devient particulièrement sensible lorsque nous accompagnons des personnes vivant avec des troubles neurocognitifs. Nous devons protéger sans enfermer. Prévenir la chute sans empêcher de marcher. Éviter une sortie dangereuse sans supprimer toute possibilité de sortir. Respecter les habitudes de vie tout en organisant une vie collective. Et, bien souvent, nous essayons de résoudre cette équation avec des professionnels, des procédures, des évaluations du risque et des dispositifs de sécurité.
Aux Pays-Bas, un établissement devenu célèbre dans le monde entier a choisi de commencer la réflexion par autre chose : l’environnement. Mais avant d’en pousser la porte, imaginons.
Cette année, Mme Dupont fait son marché tous les jours
Il est 10 heures. Mme Dupont sort de chez elle.
Pas de demande d’autorisation. Pas besoin d’attendre qu’un professionnel organise une « activité marché ». Elle prend son sac et rejoint tranquillement le petit marché couvert.
Nous sommes pourtant toujours dans un établissement. Le marché n’est d’ailleurs pas vraiment celui de la ville. Une partie de l’espace proche des cuisines a été réorganisée en petits étals. Ici le primeur, là le boucher, un peu plus loin le poissonnier. Les produits ne sont pas des décors. Les fruits, légumes et autres denrées seront utilisés dans la journée ou au cours de la semaine. L’établissement avait besoin de les stocker. Pourquoi les cacher systématiquement dans une réserve ?
Mme Dupont regarde les légumes. Elle échange quelques mots. Elle croise deux autres résidents. Elle choisit quelques tomates puis poursuit son chemin. Quelques mètres plus loin, une terrasse. Elle s’installe. Aujourd’hui, ce sera une petite bière. Un autre jour, peut-être un verre de vin, un café ou simplement de l’eau. Personne n’a organisé « l’activité café ». Mme Dupont est simplement allée boire un verre.
Puis elle repart. Elle déjeune au restaurant. Dans l’après-midi, elle traverse le parc. Le chemin n’est pas parfaitement rectiligne et aseptisé. Différents revêtements, du mobilier, quelques obstacles adaptés, des endroits où s’arrêter permettent de continuer à marcher et à mobiliser ses capacités dans un environnement conçu pour rester praticable et sécurisé.

Mme Dupont aura marché, choisi, rencontré, acheté, bu, mangé et pris l’air. Et nous pourrions presque oublier quelque chose : Mme Dupont vit avec une démence sévère.
Notre marché couvert avec son boucher, son primeur et son poissonnier est une fiction. Les obstacles du parc le sont également. Mais cette fiction ne sort pas complètement de notre imagination. Le supermarché, le café, le restaurant, le théâtre, les rues, les jardins, les terrasses et surtout la possibilité pour des personnes vivant avec une démence sévère de circuler dans un environnement conçu pour elles existent déjà.
Direction les Pays-Bas : De Hogeweyk : et si l’établissement essayait de disparaître ?
À Weesp, près d’Amsterdam, De Hogeweyk accueille des personnes vivant avec une démence sévère. Le lieu est régulièrement présenté comme un « village Alzheimer » ou un « village démence ». Mais le concept est plus intéressant que cette appellation un peu spectaculaire.
L’objectif consiste à permettre aux habitants de poursuivre une vie aussi ordinaire que possible malgré un besoin important d’accompagnement. De Hogeweyk est organisé autour de petites maisons. Les habitants vivent en petits groupes dans des logements qui cherchent davantage à ressembler à un domicile qu’à une unité hospitalière. Lorsqu’ils sortent de leur maison, ils peuvent circuler dans un quartier lui-même pensé comme un environnement sécurisé. On y trouve des rues, des places, des jardins, un parc, un restaurant, un café, un théâtre, un salon de coiffure et un supermarché. Les habitants peuvent se déplacer entre ces différents espaces et certaines installations accueillent également des visiteurs extérieurs. Avec les professionnels, ils participent autant que possible aux gestes ordinaires : préparer le café, mettre la table, faire des courses ou contribuer à la vie du foyer.
Ce qui est intéressant n’est donc pas simplement que le bâtiment soit plus agréable. L’architecture prend en charge une partie de ce que nous demandons habituellement à l’organisation et aux professionnels.
La personne peut marcher parce que l’environnement situé derrière sa porte a été conçu pour lui permettre de le faire. Elle peut rencontrer quelqu’un sans qu’une animation ait nécessairement été programmée. Elle peut aller au restaurant plutôt que simplement prendre son repas dans une salle à manger à laquelle nous avons donné le nom de restaurant. Elle peut faire ses courses parce qu’un commerce fait partie de son environnement quotidien. La sécurité n’a évidemment pas disparu. Elle s’est en partie déplacée. Le périmètre général reste sécurisé. Les professionnels sont présents. Les soins existent. Les personnes accueillies nécessitent toujours un accompagnement important.
De Hogeweyk n’est donc pas un village ordinaire. Et il faut résister à une autre tentation : celle d’en faire la solution scientifiquement démontrée à l’accompagnement de la démence.
Les recherches consacrées aux environnements adaptés et aux modèles de type dementia village montrent des perspectives intéressantes concernant notamment l’activité, la participation et la qualité de vie, mais les études restent hétérogènes et le niveau de preuve ne permet pas de conclure qu’un modèle architectural serait, à lui seul, supérieur aux autres.
Ce n’est d’ailleurs pas ce qui nous intéresse. De Hogeweyk nous permet surtout de poser une question : la sécurité doit-elle nécessairement être visible pour être efficace ?
Et en France, comment en sommes-nous arrivés à nos établissements ?
Soyons immédiatement prudents. Il n’existe évidemment pas un modèle architectural français de l’EHPAD.
Notre patrimoine est extrêmement hétérogène. Des établissements récents ont été conçus autour d’unités de vie, de jardins accessibles, de patios, de circulations adaptées et d’espaces davantage ouverts sur leur environnement. Mais nous avons aussi hérité d’une histoire. Et une partie de cette histoire est hospitalière.
Dans les années 2000, la France doit répondre simultanément à plusieurs évolutions : restructuration de l’offre sanitaire, évolution des prises en charge hospitalières, vieillissement de la population et augmentation des besoins d’accompagnement médico-social. Une réponse va consister à transformer certaines capacités sanitaires en capacités médico-sociales. En 2005, les pouvoirs publics encouragent explicitement la reconversion de lits de médecine, chirurgie et obstétrique en nouvelles places d’EHPAD. À l’époque, jusqu’à 10 000 nouvelles places sont envisagées par ce mécanisme.
Quelques années plus tard, l’IGAS étudie ces transformations : fermetures ou réductions d’activités hospitalières, évolution des unités de soins de longue durée, reconversion de petits établissements et création de capacités médico-sociales. Économiquement et politiquement, la logique se comprend. Des mètres carrés existent. Certaines activités hospitalières diminuent ou se restructurent. Les besoins en hébergement pour personnes âgées augmentent. Pourquoi ne pas réutiliser ce patrimoine ?
Mais un bâtiment conçu pour soigner quelqu’un pendant quelques jours ou quelques semaines n’est pas nécessairement un bâtiment conçu pour y habiter plusieurs années. Une chambre d’hôpital peut devenir administrativement une chambre d’EHPAD. Un ancien service peut devenir une unité. Un couloir hospitalier peut devenir le couloir d’un lieu de vie. Mais changer la destination d’un bâtiment ne change pas automatiquement ce que son architecture produit.
L’IGAS l’a d’ailleurs observé dans certaines transformations : la requalification des capacités n’avait pas toujours entraîné de véritable changement architectural ou organisationnel, ni nécessairement l’émergence d’un projet de vie réellement différent. Voilà peut-être le point le plus intéressant. La conversion administrative peut être rapide. La conversion d’un lieu de soins en véritable lieu de vie l’est beaucoup moins.
Cela ne signifie évidemment pas que « les EHPAD français sont de vieux hôpitaux recyclés ». Ce serait faux. Cela signifie simplement que l’histoire immobilière d’une organisation continue longtemps à produire des effets sur son fonctionnement. Et c’est ici que la comparaison avec De Hogeweyk devient intéressante. Nous avons parfois dû nous demander : « Que pouvons-nous faire de ces mètres carrés disponibles ? »
Le modèle néerlandais nous invite à renverser la question : « De quels mètres carrés avons-nous besoin pour permettre cette manière de vivre ? ».
Le paradoxe est d’autant plus intéressant que le sanitaire lui-même travaille désormais énormément ses espaces autour des parcours. Flux ambulatoires, circuits courts, signalétique, séparation des cheminements, proximité des plateaux techniques, organisation des espaces selon les étapes de prise en charge… L’hôpital sait parfaitement qu’un bâtiment peut faciliter ou compliquer un parcours patient. Pourquoi cette évidence disparaîtrait-elle lorsque nous passons du parcours de soins au lieu de vie ?
Le regard des Fluxiens
Revenons à notre porte.
Mme Dupont se présente devant. Elle veut sortir. Nous pouvons dire : « Mme Dupont présente un risque de sortie. » Mais essayons une autre formulation : « Notre environnement présente-t-il un risque pour Mme Dupont lorsqu’elle sort ? »
La différence paraît minime. Elle change pourtant complètement l’endroit où nous cherchons la solution. Dans la première formulation, le risque est porté par Mme Dupont. Dans la seconde, nous acceptons d’interroger également ce que nous avons construit autour d’elle.
La liberté d’aller et venir constitue un droit fondamental. La Haute Autorité de Santé rappelle depuis longtemps la nécessité de rechercher un équilibre entre cette liberté, la sécurité, la dignité et les besoins particuliers de la personne. Et cette réflexion ne concerne pas uniquement les pratiques professionnelles. Elle concerne également l’environnement.
La HAS invite à privilégier, lorsque cela est possible, des réponses humaines, organisationnelles et architecturales et rappelle que les restrictions à la liberté d’aller et venir doivent rester nécessaires et proportionnées au risque. Alors peut-être devons-nous ajouter une question à nos évaluations : « Qu’avons-nous fait à l’environnement avant de limiter la personne ? »
Prenons le jardin. Il existe. Très bien.
Mais peut-on y accéder librement ? La porte est-elle accessible ? Le cheminement permet-il de revenir naturellement vers le bâtiment ? Existe-t-il des endroits où s’asseoir ? Les sols, les contrastes, l’éclairage et les repères permettent-ils de circuler ? Y a-t-il quelque chose à voir, à toucher, à faire ? Ou avons-nous créé un magnifique jardin dont Mme Dupont aperçoit les arbres derrière une baie vitrée parce que son accès nécessite qu’un professionnel soit disponible pour l’accompagner ?
Dans ce dernier cas, ce n’est plus seulement la capacité de Mme Dupont qui détermine sa liberté. C’est le planning de l’équipe. Le raisonnement vaut également à l’intérieur. Un long couloir avec vingt portes identiques ne produit pas les mêmes repères qu’une organisation en petites unités. Une salle polyvalente fermée entre deux animations ne produit pas la même vie qu’un café où l’on peut spontanément s’installer. Une salle à manger utilisée trois fois par jour n’est pas nécessairement un restaurant.
Une unité protégée sécurise. Mais si la seule liberté qu’elle propose consiste à parcourir en boucle un espace fermé, avons-nous complètement résolu l’équation entre liberté et sécurité ?
L’architecture n’est évidemment pas la solution. Elle ne remplace ni les professionnels, ni l’évaluation individuelle, ni l’accompagnement, ni la vigilance. Mais elle peut être l’un des premiers freins ou l’un des premiers facilitateurs de la liberté d’aller et venir en toute sécurité. Et elle possède une particularité extraordinaire : contrairement à une procédure, l’architecture agit 24h /24.
Un professionnel peut encourager l’autonomie. Un projet personnalisé peut l’inscrire comme objectif. Une procédure peut rappeler les droits de la personne. Mais si, au bout du couloir, Mme Dupont rencontre une porte qu’elle ne peut pas franchir, le bâtiment aura parfois le dernier mot.
Et pendant ce temps, en France…
Il serait profondément injuste de terminer cet article en laissant penser qu’il faudrait partir aux Pays-Bas pour découvrir des établissements qui travaillent autrement leurs espaces.
Les exemples français font désormais légion. Des EHPAD développent des tiers-lieux ouverts sur leur quartier. Des cafés, bars, restaurants, jardins, salons, espaces culturels ou commerces éphémères accueillent familles, associations, voisins et parfois simplement les habitants du territoire. Des projets immobiliers cherchent davantage à créer des unités de vie, des places, des rues intérieures, des patios et des espaces extérieurs accessibles qu’à reproduire l’organisation hospitalière traditionnelle. Et l’innovation n’exige pas nécessairement de reconstruire entièrement l’établissement.
La transformation peut être beaucoup plus modeste. Ouvrir réellement un bar sur l’extérieur. Installer un salon de coiffure pouvant également accueillir des personnes du quartier. Faire du jardin non plus un décor visible depuis une fenêtre mais une pièce supplémentaire du lieu de vie. Créer un cheminement sécurisé permettant à certaines personnes de sortir sans attendre systématiquement un accompagnateur. Transformer un espace de stockage en petit marché. Faire entrer une association, une crèche, un commerce, une exposition ou simplement des voisins.
Il ne s’agit donc pas de construire des « villages Alzheimer » partout en France. D’ailleurs, De Hogeweyk possède lui-même des limites : il nécessite de l’espace, une architecture adaptée, des investissements et surtout une organisation cohérente avec le bâtiment. Son principe n’est évidemment pas transposable tel quel dans tous nos établissements, notamment dans un EHPAD ancien construit sur plusieurs étages au cœur d’une ville.
Mais c’est justement l’intérêt de regarder ailleurs. Pas pour importer une solution néerlandaise. Pour regarder différemment ce que nous possédons déjà.
Une porte. Un jardin. Un couloir. Un café. Une terrasse. Un établissement entier, peut-être. Car finalement, la liberté d’aller et venir ne commence peut-être pas au moment où un professionnel autorise Mme Dupont à sortir.
Elle commence beaucoup plus tôt : au moment où quelqu’un dessine la porte qu’elle devra franchir.
Regarder ailleurs pour questionner ici.
Sources & pour aller plus loin
- De Hogeweyk / Dementia Village Associates — concept, organisation et environnement du village.
- RIVM — De Hogeweyk — architecture et environnement de vie.
- Haute Autorité de santé — Liberté d’aller et venir en établissements sanitaires et médico-sociaux — liberté, sécurité et réponses organisationnelles et architecturales.
- IGAS — Conversion des structures hospitalières en structures médico-sociales — reconversions sanitaires et transformations médico-sociales.
- Vie publique — Reconversion de lits hospitaliers en places d’EHPAD — politique de reconversion des capacités hospitalières en 2005.
