Care Technologist in England ! : de nouveaux métiers en perspective ?

Alors que les technologies prennent une place croissante dans l’accompagnement des personnes âgées et en situation de handicap, l’Angleterre vient d’intégrer le Care Technologist à son parcours national des métiers de l’Adult Social Care. Ni soignant, ni informaticien, ce professionnel fait le lien entre les besoins de la personne et les technologies susceptibles d’y répondre. Un nouveau métier à importer en France ? Ou le signe que nos métiers actuels doivent eux-mêmes évoluer ?

INTERNATIONAL #005 · ANGLETERRE · MÉTIERS DE L’ACCOMPAGNEMENT • 01.10.2026

Un nouvel embauché.

Ce matin, un nouveau professionnel arrive dans l’établissement. Il n’est ni infirmier, ni éducateur spécialisé, ni ergothérapeute. Il n’est pas informaticien non plus. Pourtant, dans quelques heures, il rencontrera une résidente qui souhaite continuer à vivre de manière aussi autonome que possible malgré des difficultés croissantes. Il cherchera avec elle ce qu’elle souhaite préserver, ce qui devient difficile et ce qui pourrait l’aider.

Peut-être proposera-t-il une technologie : un capteur, un dispositif d’assistance, une adaptation de son téléphone ou un objet connecté. Peut-être aussi décidera-t-il qu’aucune technologie n’est nécessaire. Car son travail ne commence pas par un catalogue. Il commence par une personne, ses habitudes, ses capacités, ses difficultés et, surtout, ce qu’elle souhaite continuer à faire.

En Angleterre, depuis juillet 2026, cette fonction possède désormais une place officielle dans le Care Workforce Pathway, le cadre national qui décrit les connaissances, les compétences, les valeurs et les comportements attendus dans les métiers de l’adult social care. Son nom ? Care Technologist.

Derrière cette appellation encore inhabituelle en France se cache une question qui pourrait bientôt concerner nos propres établissements et services :

À partir de quand une nouvelle compétence devient-elle un nouveau métier ?

Une journée avec Sarah

Sarah travaille auprès de personnes âgées accompagnées par un service d’adult social care. Ce matin, elle rencontre Margaret. Celle-ci souhaite conserver son autonomie, mais certaines activités deviennent plus difficiles. Ses proches s’inquiètent et les professionnels qui l’accompagnent également.

Sarah pourrait commencer par ouvrir son ordinateur et rechercher les dernières technologies disponibles. Elle fait exactement l’inverse. Elle écoute Margaret. Que souhaite-t-elle continuer à faire seule ? Qu’est-ce qui lui pose réellement problème ? Qu’est-ce qui inquiète ses proches ? Quelles sont ses habitudes ? Quelle place accepte-t-elle de donner à une technologie dans son quotidien ?

Ce n’est qu’après avoir compris ses besoins, ses préférences et les obstacles qu’elle rencontre qu’une solution technologique peut éventuellement être proposée. Le cadre anglais est particulièrement explicite sur ce point : la technologie doit partir des besoins et préférences de la personne et venir soutenir l’accompagnement personnalisé, plutôt que s’y substituer.

Sarah peut ensuite identifier un équipement, aider à son installation, expliquer son fonctionnement à Margaret et à ses proches, puis revenir quelque temps plus tard. Car son travail n’est pas terminé lorsque la boîte est ouverte : la technologie est-elle réellement utilisée ? Margaret la comprend-elle ? Répond-elle toujours au problème initial ? Ses besoins ont-ils évolué ? Faut-il adapter le dispositif ou tout simplement le retirer ?

Sarah est fictive. La fonction qu’elle exerce, elle, est désormais reconnue.

Direction l’Angleterre : le Care Technologist

Le 16 juillet 2026, le Department of Health and Social Care britannique a ajouté le Care Technologist parmi dix nouvelles catégories du Care Workforce Pathway for Adult Social Care. Le parcours compte désormais 18 catégories de rôles et s’inscrit dans une architecture nationale destinée à donner davantage de lisibilité aux compétences et aux évolutions professionnelles du secteur.

Une précision est essentielle : l’Angleterre n’a pas créé une nouvelle profession réglementée que chaque établissement devrait désormais recruter. Le gouvernement parle d’une « role category », une catégorie regroupant des fonctions qui peuvent porter des appellations différentes selon les organisations. Le Care Technologist peut travailler directement pour un organisme d’accompagnement ou dans un réseau plus large, par exemple au sein d’une collectivité locale.

Mais cette inscription nationale est loin d’être anecdotique. Elle signifie que le système anglais considère désormais ces compétences comme suffisamment identifiables pour leur consacrer une catégorie spécifique dans son parcours national des métiers. Autrement dit, la frontière entre compétence numérique supplémentaire et fonction professionnelle spécifique commence à être interrogée.

Ni informaticien, ni soignant

Un Care Technologist doit naturellement comprendre les technologies. Il doit connaître les technologies d’assistance et les systèmes de technology enabled care, comprendre leur installation et leur fonctionnement, savoir travailler avec ceux qui les maintiennent et appréhender des questions de connectivité, d’interopérabilité, de données, de sécurité ou encore d’achat. Il doit également rester informé des innovations et le référentiel 2026 intègre explicitement les enjeux liés à un usage sûr, responsable et éthique de l’intelligence artificielle.

Mais ce n’est qu’une moitié de sa fonction. L’autre moitié est profondément liée à l’accompagnement. Le Care Technologist doit connaître le secteur de l’adult social care, comprendre les situations rencontrées par les personnes, travailler à partir de leurs besoins et préférences, communiquer avec les proches et collaborer avec les équipes sanitaires et sociales. Il ne réalise pas les actes directs d’aide personnelle, mais il doit suffisamment comprendre l’accompagnement pour déterminer comment une technologie peut — ou non — y contribuer.

Autrement dit, il ne maîtrise pas seulement la technologie : il maîtrise son interface avec l’accompagnement. Et c’est probablement là que le Care Technologist devient particulièrement intéressant pour nous.

Le métier n’est pas apparu en juillet 2026

L’histoire commence plusieurs années auparavant. Dès 2017, Scottish Care et la Glasgow School of Art travaillent sur les évolutions possibles de l’accompagnement à domicile. Parmi plusieurs fonctions alors imaginées apparaît celle de Care Technologist. Une première expérimentation est menée à Aberdeen pendant le premier confinement de 2020. Le dispositif est ensuite développé entre 2022 et 2023 à Aberdeen, Glasgow et East Ayrshire, avec quatre Care Technologists intégrés dans trois organismes d’aide à domicile et intervenant également auprès de plusieurs care homes.

L’idée traverse ensuite la frontière écossaise. En Angleterre, le National Care Forum développe un programme de formation autour de cette fonction. Les pilotes conduits en 2025 puis 2026 travaillent notamment l’approche centrée sur la personne, la connaissance des technologies, leur utilisation responsable et éthique, le leadership et la mesure de leur impact.

Le processus est intéressant en lui-même : une idée prospective devient une expérimentation ; l’expérimentation contribue à faire émerger une formation ; puis la fonction entre dans une architecture nationale des métiers. Cela ne préjuge pas de ce que deviendra le Care Technologist dans dix ans, mais cela montre comment une transformation technologique peut progressivement devenir une question de compétences, puis une question de métiers.

Pourquoi créer une fonction pour cela ?

C’est probablement la première question que nous pourrions poser en France, car nous possédons déjà de nombreuses compétences capables d’intervenir autour des technologies de l’autonomie.

Prenons une situation simple dans un EHPAD. Madeleine chute régulièrement la nuit. L’aide-soignante connaît ses habitudes, l’IDE peut identifier certains facteurs de risque, le médecin recherche une cause médicale et l’ergothérapeute peut travailler sur l’environnement et les aides techniques. La direction peut décider d’investir dans un système de détection, le service informatique vérifier sa connectivité, le DPO s’intéresser aux données personnelles et le fournisseur présenter les performances de son produit.

Chacun apporte une partie parfaitement légitime de la réponse. Mais imaginons maintenant qu’un capteur soit installé dans la chambre de Madeleine. Qui possède réellement le processus du début à la fin ?

Qui a commencé par demander à Madeleine ce qu’elle souhaitait préserver ? Qui a comparé plusieurs solutions ? Qui a vérifié que la technologie choisie correspondait réellement à ses capacités et à ses habitudes ? Qui accompagne les professionnels dans son utilisation ? Qui regarde trois mois plus tard si les alertes sont pertinentes et si les chutes ont diminué ? Qui vérifie que le dispositif ne crée pas davantage de contraintes qu’il n’en résout ? Et surtout, qui peut finalement dire : « Cette technologie ne lui apporte rien. Retirons-la. »

La réponse peut évidemment être : plusieurs professionnels travaillant ensemble. L’Angleterre commence simplement à formaliser une autre possibilité : et si cette interface constituait elle-même une fonction professionnelle identifiable ?

Et en France, qui porte cette compétence ?

La question ne nous est absolument pas étrangère. La transformation numérique des ESSMS français est déjà massive. Le programme ESMS numérique a notamment accéléré la diffusion du dossier usager informatisé et, en mars 2026, la CNSA estimait que le DUI était présent dans près de 80 % des ESSMS du champ de l’autonomie. Elle s’intéresse désormais aux transformations concrètes des pratiques professionnelles provoquées par ces nouveaux usages.

L’intelligence artificielle entre également dans les politiques publiques de l’autonomie. La feuille de route IA 2025-2026 de la CNSA comprend 36 actions, avec des expérimentations, des formations, un réseau d’ambassadeurs et des travaux portant notamment sur l’éthique et les achats responsables. La CNSA a également renforcé en 2026 ses partenariats avec les opérateurs de compétences pour accompagner l’évolution des compétences professionnelles du secteur.

La France n’est donc certainement pas immobile. Sa réponse semble simplement, pour l’instant, différente. Nous développons beaucoup les compétences numériques des métiers existants, là où le Care Technologist anglais pose une autre hypothèse : certaines de ces compétences sont-elles en train de devenir suffisamment nombreuses, complexes et spécifiques pour constituer une fonction identifiable ?

Il n’est d’ailleurs pas certain que la réponse française doive être oui.

C’est ici que notre détour par l’Angleterre pourrait intéresser autant les établissements que ceux qui forment leurs futurs professionnels. Car derrière le Care Technologist se cache une question beaucoup plus large : quand une nouvelle compétence devient-elle suffisamment importante pour devenir un métier ?

Nos organisations ont déjà connu ce phénomène. L’informatique a longtemps pu être une compétence répartie entre quelques professionnels avant de devenir une fonction structurée. La qualité s’est progressivement professionnalisée. La protection des données a fait apparaître le DPO. La coordination elle-même a produit de nouvelles fonctions. Alors que se passera-t-il avec les technologies de l’accompagnement ?

Capteurs, domotique, technologies d’assistance, télésanté, objets connectés, intelligence artificielle et exploitation des données vont progressivement entrer dans le quotidien des établissements et services. Nous pourrions créer demain des Care Technologists à la française. Mais une autre voie mérite d’être interrogée.

Et si nous commencions par l’université ?

Former un Care Technologist pourrait conduire à créer une formation spécifique. Une licence, puis éventuellement un master, dans lesquels des étudiants apprendraient simultanément l’accompagnement, les technologies de l’autonomie, la donnée, l’éthique, l’évaluation des besoins, la réglementation, l’interopérabilité et la conduite du changement. Ils deviendraient les spécialistes de cette interface.

Mais cette solution comporte un risque : celui de créer un nouveau silo. Le directeur pourrait considérer que la technologie relève désormais du Care Technologist, le cadre également, tandis que le professionnel de terrain utiliserait ce qu’on lui installe. Nous aurions alors créé un spécialiste de la technologie centrée sur la personne sans nécessairement avoir développé cette culture chez tous ceux qui prennent quotidiennement des décisions autour de son accompagnement.

Il existe donc une autre possibilité : et si la Care Technology devenait progressivement une compétence transversale des formations sanitaires et médico-sociales ?

Nous pourrions, par exemple, imaginer une progression tout au long d’un cursus universitaire, de la licence au master. En licence, il s’agirait d’apprendre à partir de la personne, de ses usages et de ses besoins avant de choisir une technologie, puis de comprendre progressivement les technologies d’assistance, la donnée et les enjeux éthiques. Plus tard viendraient leur intégration dans les organisations, les processus et les projets d’accompagnement. En master pourraient être abordés la stratégie numérique, l’intelligence artificielle, la gouvernance des données, l’évaluation des innovations, leur modèle économique, les achats et la conduite du changement.

L’objectif ne serait pas de transformer tous les futurs cadres en techniciens. Il serait de faire en sorte qu’un directeur, un coordinateur ou un manager comprenne suffisamment ces enjeux pour poser les bonnes questions avant de décider. Certains étudiants pourraient parallèlement approfondir ces compétences jusqu’à devenir de véritables spécialistes de cette interface : un socle partagé pour tous, puis une expertise pour certains.

La question devient alors différente. Devons-nous créer une formation de Care Technologist ? Ou, plus largement : Pouvons-nous encore former pendant cinq années les futurs cadres des établissements sanitaires et médico-sociaux sans intégrer progressivement la Care Technology dans leurs compétences ?

Un métier de plus ?

Il serait pourtant prématuré de conclure que chaque EHPAD français devrait recruter demain son Care Technologist. Le modèle anglais lui-même est récent : sa reconnaissance nationale date de juillet 2026 et le gouvernement britannique ne rend pas cette fonction obligatoire. Elle peut par ailleurs être exercée au sein d’une organisation ou à une échelle plus large.

Créer une profession supplémentaire ne résout pas non plus automatiquement un problème de compétences. Dans une petite structure, un poste dédié serait difficilement envisageable. Dans certaines organisations, l’ergothérapeute, un professionnel du numérique, un coordinateur ou une équipe pluridisciplinaire peuvent peut-être déjà assurer une partie de ces fonctions. La mutualisation territoriale pourrait également constituer une autre réponse.

Enfin, la création d’un spécialiste de la technologie contient son propre paradoxe : lorsque quelqu’un est chargé de trouver des solutions technologiques, le risque existe que chaque problème finisse par appeler une solution technologique. Or accompagner une personne peut parfois nécessiter un capteur, parfois une adaptation du logement, parfois une nouvelle organisation, parfois davantage de présence humaine et parfois simplement que quelqu’un prenne le temps d’écouter.

Le Care Technologist ne sera véritablement intéressant que s’il reste capable de conclure :

« Ici, nous n’avons pas besoin de technologie. »

Ce que nous retiendrons

L’Angleterre ne vient pas de découvrir que la technologie pouvait être utile aux personnes âgées ou en situation de handicap. La France non plus. Ce qui mérite notre attention est ailleurs.

En reconnaissant officiellement le Care Technologist dans son parcours national des métiers de l’adult social care, l’Angleterre commence à considérer que faire le lien entre la personne, ses besoins et les technologies disponibles constitue un ensemble identifiable de compétences professionnelles.

Peut-être le Care Technologist deviendra-t-il demain un métier largement répandu. Peut-être ses compétences seront-elles absorbées par d’autres professions. Peut-être la France suivra-t-elle une troisième voie. Il est beaucoup trop tôt pour le savoir. Mais l’apparition de cette fonction nous oblige déjà à regarder différemment nos propres organisations.

Lorsque nous achetons un capteur, un logiciel ou un dispositif connecté, nous savons généralement identifier celui qui le finance, celui qui l’installe et celui qui l’utilise. Nous savons moins systématiquement identifier celui qui vérifie qu’il répond toujours au besoin de la personne.

Notre précédent voyage en Inde autour du Jugaad nous avait amenés à nous demander : « De quelle technologie avons-nous réellement besoin ? » Notre passage en Angleterre ajoute maintenant une deuxième question : « De quelles compétences avons-nous besoin pour bien la choisir et la faire vivre ? »

Et peut-être une troisième, destinée cette fois autant aux employeurs qu’aux universités :

Les métiers de demain sont-ils ceux que nous devons créer… ou ceux que nous sommes déjà en train de transformer ?

Regarder ailleurs pour questionner ici.

Sources & pour aller plus loin

  • Department of Health and Social Care — Care Technologist role category, Care Workforce Pathway for Adult Social Care, juillet 2026. Définition officielle de la fonction, missions, compétences, connaissances et positionnement du Care Technologist. Consulter la source
  • Department of Health and Social Care — Care Workforce Pathway for Adult Social Care, 2026. Cadre national anglais des métiers de l’Adult Social Care et présentation des différentes catégories de rôles. Consulter la source
  • Scottish Care — Care Technologist, travaux et expérimentations autour de l’émergence de la fonction de Care Technologist en Écosse. Consulter la source
  • National Care Forum — Care Technologist Training Project, programme anglais de formation et d’expérimentation de la fonction : approche centrée sur la personne, technologies, éthique, leadership et évaluation de l’impact. Consulter la source
  • CNSA — ESMS numérique, travaux sur le déploiement du dossier usager informatisé et ses effets sur les usages et pratiques professionnelles dans les ESSMS. Consulter la CNSA
  • CNSA — Feuille de route Intelligence artificielle 2025-2026 de la branche Autonomie, 36 actions autour des usages de l’IA, de l’expérimentation, des compétences, de l’éthique et des achats responsables. Consulter la feuille de route
  • CNSA — Formation des professionnels de l’autonomie, conventions 2026 avec OPCO Santé et Uniformation pour accompagner l’évolution des compétences et les transformations du secteur. Consulter la source

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