LA VEILLE ! #006 • RÉGLEMENTATION • SANITAIRE & MÉDICO-SOCIAL • 05.10.2026
Les kinés prescrivaient déjà
Commençons par démonter une idée assez tentante : non, le 17 septembre 2026 n’est pas devenu le jour où les masseurs-kinésithérapeutes ont obtenu le droit de faire des prescriptions. Ils pouvaient déjà le faire.
L’arrêté du 9 janvier 2006 leur permettait notamment de prescrire différentes catégories de dispositifs médicaux : potences et soulève-malades, matelas et coussins de prévention des escarres, cannes, béquilles, déambulateurs, fauteuils roulants manuels pour une location de moins de trois mois, certaines attelles, ceintures lombaires, dispositifs de contention, matériel lié à l’incontinence ou encore certains pansements. Le nouvel arrêté abroge d’ailleurs explicitement celui de 2006.
L’ordonnance du kiné existait donc depuis longtemps. Ce qui change en 2026, c’est d’abord son périmètre.
Le nouvel arrêté comporte désormais 58 catégories. On y retrouve naturellement de nombreux dispositifs médicaux directement liés à la pratique de la masso-kinésithérapie : aides à la déambulation, orthèses, matériel de transfert, électrostimulation, cryothérapie, matériel respiratoire, oxymètre, tensiomètre… Mais les dernières lignes de la liste changent sensiblement de registre.
On y trouve des crèmes et pansements cicatrisants, une crème anesthésiante, des substituts nicotiniques, des mucolytiques, des antiseptiques locaux hors produits à composés iodés, des myorelaxants hors formes injectables et des antalgiques de palier 1, également hors formes injectables.
Autrement dit, le kiné ne dispose plus seulement d’un droit de prescription portant principalement sur du matériel nécessaire à sa prise en charge.
Il peut désormais prescrire certains médicaments. Et c’est probablement là que se trouve la véritable nouveauté.
Une décision de 2026… prise en réalité en 2021
Pourquoi maintenant ?
La réponse est assez surprenante : juridiquement, le principe avait déjà été décidé il y a plus de cinq ans. La loi du 26 avril 2021 visant à améliorer le système de santé par la confiance et la simplification avait modifié l’article L.4321-1 du Code de la santé publique. Le changement paraît presque anodin à la lecture du texte : les mots « dispositifs médicaux » sont remplacés par « produits de santé, dont les substituts nicotiniques ». Ça ne l’est pas.
Le législateur ouvrait ainsi aux masseurs-kinésithérapeutes la possibilité de prescrire, sauf indication contraire du médecin, les produits de santé nécessaires à l’exercice de leur profession. Mais la loi prévoyait qu’un arrêté ministériel devait encore en fixer précisément la liste. Et cet arrêté n’est arrivé qu’en septembre 2026.
Il aura donc fallu plus de cinq ans pour transformer l’évolution législative en liste opérationnelle.
Le texte de 2026 n’arrive d’ailleurs pas sans procédure préalable. Il mentionne successivement un avis de l’Académie nationale de médecine du 30 janvier 2026, du Haut Conseil des professions paramédicales du 7 juillet, de la Mutualité sociale agricole du 13 août, puis de la CNAM et de l’UNCAM le 8 septembre. Six jours plus tard, l’arrêté était signé.
La chronologie est donc assez parlante : 2006 : des dispositifs médicaux → 2021 : ouverture aux produits de santé → 2026 : la liste qui rend cette extension réellement opérationnelle.
Mais entre 2021 et 2026, une autre chose a changé : la place même du kiné dans le parcours de soins.
Et le médecin dans tout ça ?
Traditionnellement, le schéma était assez simple.
Un patient consulte son médecin. Le médecin pose un diagnostic et prescrit des séances. Le kinésithérapeute intervient ensuite dans le cadre de cette prescription. Cette représentation reste encore largement vraie, mais elle n’est plus universelle.
Depuis 2023, le Code de la santé publique permet aux masseurs-kinésithérapeutes d’exercer sans prescription médicale préalable dans certains établissements de santé, dans des établissements et services sociaux et médico-sociaux ainsi que dans certaines structures d’exercice coordonné.
Lorsque le patient n’a pas bénéficié d’un diagnostic médical préalable, cette prise en charge est limitée à huit séances. Un bilan initial et un compte rendu doivent être adressés au médecin traitant et au patient et reportés dans le dossier médical partagé. À cela s’ajoute l’expérimentation de l’accès direct auprès de kinés participant à certaines CPTS.
Progressivement, la logique évolue donc. Le kiné n’est plus uniquement le professionnel qui exécute une prescription médicale. Il réalise son diagnostic kinésithérapique, choisit les techniques qu’il estime adaptées, peut dans certaines situations recevoir directement le patient et dispose désormais d’un éventail beaucoup plus large de produits qu’il peut lui-même prescrire.
Mais il existe encore une frontière assez étonnante. Imaginez une personne qui se tord la cheville. Dans une situation permettant l’accès direct, le kiné peut l’évaluer et commencer sa prise en charge. Il peut lui prescrire une attelle. Depuis septembre, il peut également prescrire un antalgique de palier 1. Mais s’il considère qu’une radiographie est nécessaire pour lever un doute diagnostique, le nouvel arrêté ne lui confère aucun droit général de prescription d’imagerie.
Retour par la case médecin. Et c’est probablement là que se situe la prochaine discussion.
Le regard des Fluxiens
Voter la simplification ne suffit pas à simplifier
Arrêtons-nous quelques instants sur les dates.
26 avril 2021 : la loi remplace les « dispositifs médicaux » que peuvent prescrire les kinés par des « produits de santé ».
14 septembre 2026 : l’arrêté fixe enfin la liste correspondante.
Entre les deux : plus de cinq ans.
Cette chronologie raconte finalement autre chose que l’évolution du métier de kiné. Elle rappelle la distance qui peut parfois exister entre le droit voté et le droit réellement applicable sur le terrain.
Une loi peut créer un droit, élargir une compétence ou annoncer une simplification. Mais lorsqu’elle renvoie à un décret ou à un arrêté la définition des conditions pratiques de son application, le vote du Parlement ne constitue parfois que le début du parcours réglementaire. Et ici, l’ironie est assez belle : la loi concernée s’intitulait précisément « loi visant à améliorer le système de santé par la confiance et la simplification ».
Il aura pourtant fallu attendre 2026 pour que cette partie de la simplification trouve sa traduction concrète. Dans nos établissements sanitaires et médico-sociaux, la distinction est essentielle. À la publication d’une loi, la première question est naturellement : « Qu’est-ce qui change ? ». Mais elle devrait peut-être être immédiatement suivie d’une seconde : « À partir de quand cela change-t-il réellement ? »
Car entre l’annonce politique, la publication de la loi, les décrets, les arrêtés, les recommandations, les financements et enfin l’appropriation par les professionnels, il peut exister plusieurs temporalités.
Le cas des kinés nous en offre cette semaine une jolie démonstration. Une loi peut changer le droit en une journée. Il faut parfois plusieurs années pour qu’elle change réellement la pratique.
Et demain ? Les pharmaciens ?
Les kinés ne sont pas les seuls à regarder du côté de l’ordonnance.
En réalité, il suffit d’entrer dans une pharmacie pour constater que le mouvement est déjà engagé. Depuis 2023, les pharmaciens autorisés peuvent prescrire et administrer les vaccins du calendrier vaccinal aux personnes âgées de 11 ans et plus, avec certaines exceptions, notamment pour les vaccins vivants atténués chez les personnes immunodéprimées. Depuis 2024, leur rôle s’est encore élargi. Dans des situations précisément encadrées et après réalisation d’un test, un pharmacien d’officine peut délivrer directement sans ordonnance médicale certains antibiotiques pour traiter une angine bactérienne à streptocoque A ou une cystite aiguë simple chez la femme.
Pour la cystite, par exemple, une femme de 16 à 65 ans présentant des symptômes compatibles peut se présenter spontanément à l’officine et, si elle remplit les critères prévus, être directement prise en charge par le pharmacien.
La nuance juridique est importante : le pharmacien ne dispose pas pour autant d’un droit général de prescription des antibiotiques. Les situations, les critères d’éligibilité, les tests et les molécules sont précisément définis. Mais les représentants de la profession veulent désormais aller plus loin.
Le 23 septembre 2026, soit neuf jours seulement après la signature de l’arrêté concernant les kinés, la FSPF, l’USPO et NèreS ont proposé une première liste de 33 molécules qu’ils souhaitent rendre accessibles sans ordonnance médicale et sous conseil pharmaceutique. Leur ambition affichée va au-delà de ces 33 molécules : ils défendent une pharmacie capable de prendre en charge en première intention un ensemble plus large de pathologies du quotidien.
Attention, là encore, aux mots.
Rendre certains médicaments accessibles sans ordonnance médicale sous conseil pharmaceutique n’est pas exactement la même chose que donner au pharmacien un droit général de prescription.
Et derrière les pharmaciens se dessine une évolution beaucoup plus générale. Sages-femmes, IPA, infirmiers, kinésithérapeutes, pharmaciens… les possibilités de prescrire, renouveler, adapter ou délivrer certains produits de santé sont progressivement réparties entre plusieurs professions.
L’ordonnance n’est donc plus exclusivement l’objet du médecin. Elle devient progressivement un outil partagé, mais avec des périmètres, des responsabilités et des niveaux d’autonomie très différents.
Cela peut permettre d’éviter certaines consultations médicales dont la principale finalité aurait été d’obtenir une prescription et contribuer à fluidifier le parcours du patient.
Mais cela ne crée évidemment pas un médecin supplémentaire.
Le partage des compétences peut modifier la manière dont nous utilisons le temps médical disponible. Il ne résout pas, à lui seul, la question de la démographie médicale. Et c’est peut-être cette transformation qu’il faudra désormais observer davantage que la longueur de chacune des listes de médicaments autorisés. Car après avoir demandé pendant des années : « Qui peut prescrire quoi ? », nous pourrions bientôt devoir poser une autre question : « Pour quelles situations avons-nous encore réellement besoin de passer obligatoirement par le médecin ? »
Et la réponse ne sera probablement pas la même dans cinq ans.
À garder sous la main
Qui peut prescrire quoi ?
Médecin, sage-femme, infirmier et IPA, masseur-kinésithérapeute, pharmacien : les droits de prescription ne sont plus réservés à une seule profession.
Retrouvez dans notre infographie les principales compétences de chacun, quelques exemples concrets et surtout leurs limites.
Sources & pour aller plus loin
Arrêté du 14 septembre 2026 fixant la liste des produits de santé que les masseurs-kinésithérapeutes sont autorisés à prescrire — Légifrance — le texte central de cette Veille : nouvelle liste de 58 catégories, médicaments autorisés et abrogation de l’arrêté de 2006.
Article 12 de la loi n° 2021-502 du 26 avril 2021 — Légifrance — le texte qui remplace en 2021 les « dispositifs médicaux » par les « produits de santé » dans le droit de prescription des kinés.
Article L.4321-1 du Code de la santé publique — Légifrance — droit de prescription du masseur-kinésithérapeute, accès direct dans certaines structures et limite de huit séances en l’absence de diagnostic médical préalable.
Arrêté du 8 août 2023 relatif à la prescription et à l’administration des vaccins — Légifrance — cadre du droit de prescription et d’administration vaccinale des pharmaciens et autres professionnels concernés.
Arrêté du 17 juin 2024 relatif à la délivrance d’antibiotiques après TROD — Légifrance — cadre applicable notamment à l’angine à streptocoque A et à la cystite aiguë simple.
« Face aux difficultés d’accès aux soins, les pharmaciens veulent faire plus pour les Français » — USPO, 23 septembre 2026 — communiqué commun relayant la proposition FSPF-USPO-NèreS concernant les 33 molécules et l’élargissement souhaité du rôle de premier recours du pharmacien.
Et chez vous ?
Dans votre établissement, certaines prises en charge sont-elles encore ralenties uniquement parce qu’un professionnel doit attendre l’intervention ou la prescription d’un autre ?
Accès direct au kiné, IPA, protocoles de coopération, vaccination, prescriptions… ces évolutions ont-elles réellement raccourci le parcours des personnes accompagnées ?
Et surtout :
quel acte ou quelle prescription oblige encore aujourd’hui vos équipes à rechercher un médecin alors qu’un autre professionnel pourrait, demain, être autorisé et formé pour le réaliser ?
Partagez votre expérience dans les commentaires.
