Innovation Frugale en Inde ! : une autre façon de penser ?

Et si innover ne consistait pas toujours à ajouter de la technologie, des moyens ou de la complexité ? En Inde, le Jugaad désigne une manière pragmatique de résoudre un problème à partir des ressources réellement nécessaires et disponibles. L’histoire d’un électrocardiographe développé pour quelques centaines de dollars nous emmène bien au-delà de la technologie : elle nous invite à questionner notre manière de concevoir nos investissements, nos organisations et peut-être même nos projets.

INTERNATIONAL #004 · INDE · INNOVATION • 24.09.2026

Un billet de 500 €.

500 euros, c’est beaucoup. Et 500 euros, c’est peu. Tout dépend de ce que l’on souhaite acheter, de l’endroit où l’on se trouve et, surtout, du problème que l’on cherche à résoudre. Dans un établissement sanitaire ou médico-social français, 500 euros peuvent représenter quelques équipements, une intervention technique ou une petite partie d’un investissement beaucoup plus important. Dans l’Inde des années 2000, cette somme va pourtant nous conduire vers une autre manière de penser l’innovation.

Notre voyage commence avec un électrocardiographe. Rien de particulièrement spectaculaire en apparence. Un ECG permet d’enregistrer l’activité électrique du cœur et fait partie de ces équipements médicaux dont le principe est connu depuis longtemps. Mais lorsque General Electric cherche à développer un appareil destiné notamment aux professionnels exerçant dans des territoires où l’accès aux équipements médicaux est plus difficile, la question n’est pas simplement de fabriquer une version moins chère d’une machine existante. Il faut repenser ce qui est réellement indispensable.

C’est ici qu’apparaît un mot que nous allons retenir bien davantage que le nom de la machine : Jugaad.

Direction l’Inde

Le terme Jugaad est difficile à traduire parfaitement. Il évoque à la fois la débrouillardise, l’ingéniosité et la capacité à trouver une solution avec les ressources disponibles. Appliqué à l’innovation, il a progressivement été rapproché de ce que l’on appelle aujourd’hui l’innovation frugale : partir d’une contrainte forte pour concevoir une solution plus simple, plus accessible et suffisamment performante pour répondre au besoin essentiel.

Cela ne signifie pas fabriquer quelque chose de médiocre parce que l’on dispose de moins d’argent. Cela signifie commencer par une question différente. Plutôt que de demander : « Comment pouvons-nous reproduire cette solution avec moins de moyens ? », on commence par se demander : « De quoi avons-nous réellement besoin pour obtenir le résultat recherché ? »

L’histoire de l’électrocardiographe indien de General Electric permet de rendre cette différence très concrète. Pour comprendre les besoins des professionnels exerçant notamment dans des zones rurales, les équipes vont travailler sur les contraintes réelles d’utilisation : transport de l’appareil, alimentation électrique, simplicité, robustesse, coût d’acquisition mais également coût de réalisation d’un examen.

Le résultat sera notamment le MAC i, développé spécifiquement pour le marché indien et commercialisé autour de 500 dollars, tandis que d’autres appareils ECG hospitaliers de la marque pouvaient coûter plusieurs milliers de dollars. Dans la même famille d’innovations, le MAC 400, conçu à Bangalore, reprendra même une technologie d’impression issue de terminaux utilisés dans les transports. Ce qui semblait appartenir à un autre univers devenait une ressource pertinente dès lors que l’on repartait du besoin.

Et c’est probablement là que l’histoire devient intéressante pour les Fluxiens.

Nous pourrions facilement transformer cette histoire en article sur les électrocardiographes portables. Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. L’innovation n’est pas ici d’avoir inventé l’ECG, pas davantage d’avoir simplement miniaturisé une machine. Ce qui nous intéresse est la manière dont le problème a été posé.

Dans une logique classique, nous pouvons être tentés de partir d’une solution existante et de chercher ensuite comment la rendre accessible : comment financer cette machine ? Comment obtenir une subvention ? Comment négocier son prix ? Comment l’installer ? La logique frugale inverse en partie le raisonnement. Elle commence par le résultat recherché, identifie les ressources réellement indispensables pour l’obtenir, regarde ensuite celles qui sont disponibles et construit la solution à partir de cet ensemble.

Le raisonnement pourrait presque tenir sur une ligne :

La différence paraît minime. Elle est pourtant considérable, parce que la solution arrive à la fin du raisonnement et non au début.

Et si nous commencions par le besoin ?

Imaginons maintenant que nous quittions l’Inde et que nous revenions dans nos établissements. Lorsqu’un professionnel rencontre une difficulté, une question revient naturellement : « De quoi avez-vous besoin pour mieux travailler ? » La question est parfaitement légitime. Elle peut conduire à demander un nouvel équipement, un logiciel, du personnel supplémentaire, une formation ou une modification de l’organisation.

Mais le Jugaad nous invite peut-être à ajouter une question juste avant celle-ci : « De quoi la personne que nous accompagnons a-t-elle besoin pour aller mieux ? »

Ce déplacement change le point de départ. Nous ne cherchons plus immédiatement à déterminer les ressources dont l’organisation ou le professionnel a besoin. Nous commençons par définir le résultat que nous voulons produire pour la personne. Ensuite seulement vient la question des moyens nécessaires pour y parvenir.

Cette distinction est particulièrement intéressante dans les établissements sanitaires et médico-sociaux parce que nos organisations accumulent naturellement des ressources, des normes, des procédures, des outils et des équipements. Chacun d’eux peut avoir une excellente raison d’exister. Pourtant, au fil du temps, le risque apparaît de ne plus toujours distinguer ce qui constitue une ressource indispensable de ce qui constitue une possibilité supplémentaire.

Une machine dans un établissement

Un fluxien a eu l’occasion d’observer cette question très concrètement dans un établissement (associatif) de soins médicaux et de réadaptation. Une machine médicale importante avait été acquise, avec un financement public couvrant environ la moitié de l’investissement. L’équipement existait, le financement avait été obtenu et l’investissement avait donc pu être réalisé.

Pourtant, son usage est ensuite resté très limité. Ce constat ne permet évidemment pas, à lui seul, de conclure que l’investissement était inutile ou que la décision était mauvaise. De nombreuses raisons peuvent expliquer la faible utilisation d’un équipement médical. Mais la situation constitue une excellente matière pour notre réflexion : dans quel ordre avons-nous posé les questions ?

Il existe une différence entre partir d’un besoin clairement identifié et rechercher la solution permettant d’y répondre, et disposer d’une solution puis chercher les situations dans lesquelles elle pourrait être utilisée. Dans le premier cas, le besoin appelle la ressource. Dans le second, la disponibilité de la ressource peut progressivement créer la recherche d’un usage.

Le Jugaad nous rappelle simplement que l’innovation peut commencer beaucoup plus tôt : avant le choix du matériel, avant le financement et parfois même avant l’idée de la solution.

Une Rolls-Royce ou une Dacia ?

Prenons une comparaison volontairement triviale. Une Rolls-Royce et une Dacia peuvent toutes les deux permettre de rejoindre un point B depuis un point A. Elles ne proposent évidemment ni les mêmes prestations, ni le même confort, ni les mêmes performances, ni le même niveau d’équipement. Il serait absurde d’en conclure qu’elles sont équivalentes.

Mais il serait tout aussi étrange de choisir la voiture avant de connaître le voyage.

Si nous devons transporter cinq personnes avec leurs bagages, traverser régulièrement de longues distances ou circuler dans certaines conditions, nos besoins orienteront notre choix. Si nous devons simplement parcourir quelques kilomètres en ville, d’autres critères deviendront prioritaires. La bonne voiture n’existe pas indépendamment de la destination et de l’usage.

Dans nos organisations, nous faisons parfois l’inverse. Nous découvrons une technologie, une solution numérique, un équipement ou une innovation particulièrement séduisante, puis nous cherchons comment l’intégrer dans nos pratiques. La logique frugale nous propose de remettre la destination avant le véhicule.

Et en France ?

Il serait évidemment caricatural d’opposer une Inde supposément frugale à une France qui serait systématiquement dépensière. L’innovation frugale existe également en Europe et les contraintes budgétaires obligent depuis longtemps les établissements sanitaires et médico-sociaux français à rechercher des solutions simples, mutualisées ou détournées intelligemment de leur usage initial. Inversement, toutes les innovations indiennes ne relèvent évidemment pas du Jugaad.

Notre différence de contexte est néanmoins intéressante. Dans un système fortement organisé, réglementé et financé, nous disposons de nombreuses solutions techniques et de multiples dispositifs permettant de les acquérir. Les appels à projets, financements spécifiques, programmes d’investissement et innovations proposées par les fournisseurs peuvent même parfois accélérer l’accès à une technologie.

C’est une chance. Mais cette abondance crée aussi une responsabilité supplémentaire : être capable de distinguer ce qui est possible de ce qui est nécessaire.

La question n’est donc pas de dépenser moins par principe. Une solution plus coûteuse peut être parfaitement justifiée si elle produit un meilleur résultat, améliore réellement la qualité de l’accompagnement, réduit un risque ou permet aux professionnels de mieux exercer leur métier. La frugalité ne consiste pas à choisir systématiquement l’option la moins chère. Elle consiste à ne pas mobiliser une ressource simplement parce qu’elle est disponible.

C’est probablement ici que le Jugaad devient beaucoup plus qu’une histoire d’innovation indienne. Il peut devenir une petite discipline de management.

Lorsque nous préparons un investissement, un projet numérique, une nouvelle organisation ou même un recrutement, nous pourrions commencer par nous interdire temporairement de parler de solution. Pas de logiciel. Pas de machine. Pas de fournisseur. Pas même de budget dans un premier temps. Nous commencerions uniquement par décrire le problème et le résultat attendu pour la personne accompagnée.

Quel est son besoin ? Quel résultat souhaitons-nous obtenir ? Quelles ressources sont réellement indispensables pour atteindre ce résultat ? Quelles ressources possédons-nous déjà ? Et seulement ensuite : quelle solution devons-nous mettre en place ?

Ce raisonnement peut également conduire à une conclusion inconfortable pour ceux qui aiment l’innovation : parfois, la meilleure innovation consiste à ne rien acheter. Une modification d’organisation, une compétence déjà présente dans l’équipe, une procédure simplifiée ou une meilleure coordination peuvent produire davantage de valeur qu’un nouvel équipement.

À l’inverse, cette même démarche peut parfaitement conduire à décider d’investir beaucoup. Si le besoin l’exige et si la technologie produit effectivement le résultat attendu, une solution coûteuse peut être la solution la plus rationnelle. Le Jugaad ne nous demande pas d’être pauvres. Il nous demande d’être précis.

C’est probablement la limite la plus importante à poser. Transposer naïvement le Jugaad dans nos établissements pourrait devenir dangereux. Nous pourrions très vite transformer une philosophie de conception en justification permanente du manque de moyens : puisqu’il faut être ingénieux, débrouillons-nous avec ce que nous avons.

Ce n’est pas le propos.

Certaines situations nécessitent des professionnels supplémentaires. Certaines technologies doivent répondre à des exigences élevées de sécurité et de fiabilité. Certaines infrastructures sont indispensables. Dans les domaines sanitaire et médico-social, la réglementation, l’évaluation clinique, la sécurité des personnes, la protection des données ou encore les preuves d’efficacité ne disparaissent évidemment pas au nom de la frugalité.

L’innovation frugale n’autorise pas à faire moins bien lorsque la qualité est nécessaire. Elle oblige plutôt à distinguer la qualité nécessaire de la complexité superflue.

C’est une frontière beaucoup plus exigeante qu’elle n’en a l’air.

Ce que nous retiendrons

L’histoire aurait pu être celle d’un électrocardiographe indien à 500 dollars. Elle nous aurait appris qu’il est possible de concevoir un équipement médical moins coûteux, portable et adapté à des environnements contraints. Mais ce n’est finalement pas ce que nous retiendrons.

Nous retiendrons surtout un mot : Jugaad.

Parce qu’il nous rappelle qu’une innovation ne commence pas nécessairement par une technologie. Elle commence par un problème suffisamment bien compris pour que nous puissions déterminer les ressources réellement nécessaires à sa résolution.

Dans nos établissements, cette logique pourrait tenir en cinq étapes : besoin de la personne → résultat attendu → ressources indispensables → ressources disponibles → solution. Et peut-être faudrait-il afficher cette succession dans quelques salles de réunion avant la prochaine présentation d’un nouveau logiciel, d’un nouvel équipement ou d’une nouvelle organisation.

La frugalité n’est pas avoir moins de ressources. C’est éviter de mobiliser une ressource qui ne crée pas de valeur pour la personne.

500 euros, c’est peu. 500 euros, c’est beaucoup. Tout dépend de ce que nous voulons en faire.

Et peut-être surtout… de la raison pour laquelle nous voulons les dépenser.

Regarder ailleurs pour questionner ici.

Sources & pour aller plus loin

  • BMC / PMC — Case studies of innovative medical device companies from India. Étude documentant le développement par GE Healthcare India des électrocardiographes MAC 400 et MAC i, leur conception adaptée aux contraintes du marché indien et la recherche de solutions plus accessibles. Consulter l’étude
  • Nesta — GE ECG Machine. Présentation du MAC 400 comme exemple d’innovation frugale et des choix de conception ayant permis de simplifier l’appareil et d’en réduire le coût. Consulter la source
  • The Economic Times — How GE got out of the GE way to create the Nano of ECGs. Retour détaillé sur la conception des MAC 400 et MAC i en Inde et sur la logique de simplification ayant guidé leur développement. Consulter l’article
  • GE Healthcare — Small, affordable innovative solutions from India. Présentation de la stratégie « In India, for India » et de plusieurs équipements médicaux développés en Inde pour améliorer l’accessibilité aux technologies de diagnostic. Consulter la publication GE
  • Indian Journal of Thoracic and Cardiovascular Surgery — Frugal innovation in cardiac surgery. Mise en perspective du concept de Jugaad et de l’innovation frugale dans le contexte indien. Consulter l’article scientifique

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *